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61 « saboteurs » marocains à Oran : ce que racontent vraiment les photos d’Alger

·4 min de lecture
61 « saboteurs » marocains à Oran : ce que racontent vraiment les photos d’Alger
© LesMRE

Trois jet-skis au fond de la photo officielle, une pancarte sur le trafic de migrants, aucune cible. Et une seconde image, avec des billets de 300 euros qui n’existent pas. Ce que racontent vraiment les photos des 61 Marocains d’Oran.

Ils sont une soixantaine, debout, serrés les uns contre les autres dans une cour, devant un bâtiment. Autour d’eux, des policiers de la BRI en tenue noire et leurs 4x4 noirs. Devant, une table couverte de passeports, avec une banderole de la police d’Oran. Et au fond, près des voitures, trois jet-skis.

C’est la photo officielle. L’agence de presse algérienne APS l’a diffusée le dimanche 11 octobre avec un communiqué de la police : 61 Marocains arrêtés à Oran, membres d’un « réseau criminel international marocain » jugé « extrêmement dangereux », qui préparaient des « actes de sabotage ».

Saboter quoi ? Le texte ne le dit pas. Avec quoi ? Il ne mentionne ni arme ni explosif. Pour le compte de qui ? Rien non plus. L’argent saisi, des dirhams et des euros, n’a même pas de montant.

Un drôle de trajet pour des saboteurs

Le récit officiel tient en quelques lignes. Les 61 seraient arrivés en avion à Tunis. Ils auraient passé la frontière à pied, par les sentiers forestiers d’El Kala, tout à l’est de l’Algérie. Puis ils auraient traversé le pays par la route, jusqu’à Oran, à l’autre bout. Parmi eux, précise la police, un ancien militaire de l’armée marocaine.

Oran, justement. En mai dernier, la police y avait arrêté 67 Marocains. Elle les présentait alors pour ce qu’ils semblaient être : des candidats au départ vers l’Europe. Cinq mois plus tard, au même endroit, le même profil devient un réseau de sabotage. Sur les photos d’octobre, la pancarte, elle, parle toujours de migrants.

Deux photos, deux histoires

Les jet-skis ne sont pas un détail. À Oran, ils servent depuis des années aux traversées clandestines vers l’Espagne. Le site marocain Médias24 a relevé autre chose sur les images officielles : des passeports qui « paraissent neufs », et une pancarte au nom d’une brigade de lutte contre le trafic de migrants et la traite des personnes.

Une seconde image circule depuis sur les réseaux sociaux, reprise notamment par le site Akhbarona. La cour n’est plus la même : des murs blancs, sans bâtiment. Les hommes ne sont plus debout mais à genoux, en deux longues rangées, et ils sont environ cent vingt, le double. Sur la table, une centaine de passeports et des liasses de billets. En agrandissant, on lit « 300 » sur des billets verts en euros.

Le billet de 300 euros n’existe pas. Le billet de 300 dirhams non plus : Bank Al-Maghrib n’a jamais émis que des coupures de 20, 50, 100 et 200 dirhams, et trois billets commémoratifs de 50, 25 et 20 dirhams.

Cette seconde image ne correspond ni au lieu, ni au nombre, ni à la scène de la photo officielle. Personne ne sait qui l’a fabriquée, et elle ne prouve rien contre Alger. Elle montre seulement que, sur ce dossier, même les images se contredisent.

La quatrième fois en cinq ans

Août 2021. Les forêts de Kabylie brûlent, Alger désigne le Maroc, puis rompt les relations diplomatiques le 24 août. Septembre 2024 : quatre Marocains sont accusés d’espionnage à Tlemcen, une semaine avant l’élection présidentielle. Juillet 2026 : quatre autres sont accusés d’avoir voulu perturber les législatives, et l’armée diffuse ensuite leurs « aveux ».

Chaque fois, une annonce forte. Puis plus rien. À notre connaissance, aucune de ces affaires n’a abouti à un procès public où les preuves auraient été montrées.

Le silence de Rabat

Au Maroc, aucune réaction officielle au 14 octobre. Une source à Rabat, citée sans être nommée par Jeune Afrique, règle l’affaire en deux mots : « pure affabulation ». Selon elle, ces hommes voulaient simplement rejoindre l’Europe par des réseaux de passeurs.

Ce silence a sa raison. Environ 2 800 Algériens vivent au Maroc, selon les chiffres du recensement de 2024. À notre connaissance, aucun n’a jamais été exhibé dans un communiqué de police.

À Oran, 61 Marocains attendent devant un juge. Ils sont accusés d’un sabotage dont personne, pour l’instant, ne connaît la cible.

Sources

  • •Communiqué de la DGSN relayé par l’agence APS, 11 octobre 2026 (repris par TSA, Bladi, Hespress, Africanews).
  • •Jeune Afrique, 12 octobre 2026, source officieuse à Rabat.
  • •Photo officielle diffusée par l’APS le 11 octobre 2026 ; Médias24, 12 octobre 2026 (passeports et pancarte) ; Akhbarona, 12 et 13 octobre 2026 (image qui circule sur les réseaux).
  • •Bank Al-Maghrib, billets en circulation et billets commémoratifs (bkam.ma).
  • •ObservAlgérie et Yabiladi, mai 2026 : 67 Marocains arrêtés à Oran ; Médias24, 2 septembre 2024 ; Bladi, juillet 2026.
  • •Haut-Commissariat au Plan, « Les résidents étrangers au Maroc », RGPH 2024, novembre 2025 : 148 152 étrangers, dont 6 % de Maghrébins, parmi lesquels 31,4 % d’Algériens (calcul LesMRE).

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